Les Classifications techniques (2 parties)

Le Gokyō - Partie 1/2

五教


Gokyō

Introduction
 

    Il existe différentes manières de classer les techniques au Judo, que ce soit selon des catégories physiques (techniques de hanche, de pieds, etc.), ou de manière plus pédagogique (Gokyō). Dans cet article, nous nous intéresserons à ce dernier. Malheureusement tombé dans l’oubli, il dépasse néanmoins la simple classification technique.
La classification par catégories sera également abordée, afin de ne pas oublier les techniques au sol qui n’apparaissant par dans les Gokyō. - En effet, il existe plusieurs Gokyō.

Gokyō (五教)

Etymologie

Composé de deux caractères, Go 五 (cinq) et kyō 教 (ici, enseignement), on peut le traduire par « les cinq enseignements ». D’après Kaichiro Samura (futur 10ème dan), il est considéré comme le Tora no maki1  du judo. Aujourd’hui, il est davantage connu comme un répertoire de techniques.

Définition

    Le gokyō est la classification d’un ensemble de techniques de projection (nage-waza). Il est composé de 5 séries nommées kyō (教) « enseignement ». La première série est appelée dai-ikkyō (第一教), la seconde dai-nikyō (第二教), puis dai-sankyō (第三教), dai-yonkyō (第四教) et dai-gokyō (第五教).
Comme indiqué dans l’introduction, il existe en fait deux gokyō : Un originel puis une modification.

La première version à été créée en 1895 par plusieurs élèves de Jigorō Kanō, avec son accord pour diffusion. Tous deviendront 10ème dan.
- Yokoyama Sakujirō (5ème dan lors de la mise en place du gokyō puis premier 8ème dan de l’histoire du judo),
- Yamashita Yoshitsugu (alors 5ème dan),
- Nagaoka Shūichi (2ème dan à l’époque).

Ce premier gokyō est composé de 41 techniques, réparties en groupe de 7 techniques, pour les trois premières séries, et de 10 techniques pour les séries 4 et 5. En 1911, une technique supplémentaire (tsurikomi goshi) sera ajoutée à la 5ème série pour former un ensemble de 11 techniques. Le gokyō portera alors le nombre total des techniques à 42.
Pourquoi 42 techniques ? La réponse se trouve dans les mots de Kaichiro Samura : « Il n’y avait pas de raison spéciale, mais comme en sumo, il y avait quarante-huit techniques, on a décidé que ce serait à peu près pareil ».

Nous l’avons déjà évoqué, la seconde version du gokyō est une révision du premier. Cette modification à eu lieu en 1920 c’est à dire 25 ans après la création de la première version. Ce sont, à nouveau, les élèves de Kanō qui furent chargés de refondre le gokyō :
- Nagaoka Shūichi (8ème dan),
- Mifune Kyūzō (6ème dan qui deviendra 10ème dan, un des judokas les plus connu de l’époque de Kanō),
- Murakami Kunio (5ème dan),
- Oda Tsunetane (futur 9ème dan, un des maîtres du kosen judo reconnu pour son excellence au sol),
- Hashimoto Masajirō (futur 9ème dan) Il fut publié dans la revue Yūko no katsudō après accord de Kanō.

Entre les deux versions du gokyō, 8 techniques disparaissent et 6 apparaissent.
Les 5 séries seront conservées mais le nombre de techniques à l’intérieur sera modifié. Ainsi, les cinq séries contiennent désormais 8 techniques chacune, portant le nombre de techniques à 40 au total.

Tableau gokyo 1895
(Cliquez pour agrandir)

Les gokyō: de simple listes?

    Au-delà de la classification, ce qui parait être au premier abord, une simple liste de techniques, semblerait avoir été étudié en détail et avoir une logique incontestable que nous allons tenter d’appréhender.  

Tout d’abord, il est important de remarquer que 3 judoka (Yamashita, Nagaoka et Murakami) ont participé à l’élaboration des deux gokyō, ce peut expliquer la logique développée dans sa rédaction. Mais sur quelle base est définie cette classification ?

Le gokyō aurait été développé selon deux points de vue : Celui de Tori et bien sûr, celui de Uke. Pour rappel, ils sont composés de 5 groupes incluant chacun un certain nombre de techniques. Ces groupes ont été élaborés en plaçant les techniques les plus simples en premier, puis les plus difficiles en dernier. Ainsi, le 1er kyō est celui qui représentera le moins de difficultés pour le pratiquant. Le 5ème kyō sera celui qui en présentera le plus.

Au sein de chaque groupe, l’ordre des techniques a également une logique. En effet, le gokyō, semble avoir été mis en place afin de donner aux pratiquants, une base de travail pour les randoris.
Dans la revue Yūko no katsudō2  de février 1919, les créateurs du gokyō expliquent à ce propos : « Il faut réfléchir sa pratique pour qu’une fois le kuzushi obtenu, si on ne parvient pas à projeter avec une technique, pouvoir passer aussitôt à la suivante et qu’ainsi, en enchainant technique après technique, on finisse par faire tomber ».

Les techniques étaient positionnées de manière à s’enchainer les unes avec les autres. Les techniques devaient donc être apprises, non pas une par une, mais en groupe. Cette méthode offre ainsi une dynamique d’enchainement. Si uke esquive, tori peut pratiquer la technique suivante, s’il esquive encore, tori passe à la troisième, et ainsi de suite, dans la logique d’une mise en situation de randori.
Une réflexion fut également menée sur un relatif équilibre entre les familles de techniques, afin de développer le physique, sans pour autant perdre en efficacité.

Jusqu’à maintenant, nous avons évoqué le point de vue de tori. Pourtant, le rôle de uke n’a pas été oublié. En effet, on constate que la majorité des techniques des 3 premiers kyō sont des techniques de jambes et de hanches. Ceci, afin que les ukemi (brise-chutes) puissent être appris et maitrisés en toute sécurité. Ce sont des techniques avec des petites amplitudes (ashi waza) ou un très fort contrôle (koshi waza), qui permettent alors une grande maîtrise des actions effectuées.

Tableau gokyo 1920
(Cliquez pour agrandir)

    La première version du gokyō a donc été minutieusement réfléchie, afin d’apporter une plus value et une aide au pratiquant. Mais alors, pourquoi une seconde version a-t-elle été réalisée ? Nous allons le voir, il s’agit principalement d’une réponse aux évolutions de l’époque.

Le premier gokyō contient un grand nombre de techniques. On peut citer o soto gari, ashi barai, o soto otoshi, seoi nage, tomoe nage, sukui nage, yoko wakare, obi otoshi ou encore tsuri goshi, qui provenaient d’écoles de jujitsu (comme l’école Yōshin, Tenjinshinyō ou encore Kitō). Cependant, ces écoles se concentraient davantage sur les atémi et le travail au sol.

A l’époque, le judo est encore tout récent (13 ans à la parution du gokyō). Au fil du temps, les fondateurs du gokyō ont pu définir quelles étaient les techniques adaptées et celles qui ne l’étaient pas ou plus, notamment celles reprises des anciennes écoles de jujitsu.

Voilà ce qui apparait dans le texte explicatif du gokyō de 1920:
« Suivant les tendances du temps, les techniques progressent et évoluent et, si certaines apparaissent, d’autres en viennent progressivement à être moins utilisé; ».

Une autre raison à conduit vers ce changement. Se basant sur les évolutions du judo, le pragmatisme de la pratique ainsi que sa consolidation, le gokyō de 1920 se voulait plus « pédagogique ». A l’instar du gokyō de 1895 mais de manière plus prononcée, on retrouve majoritairement, dans les 3 premiers kyō, des techniques de pieds/jambes (ashi waza) et de hanche (koshi waza). Des techniques qui ont fait la renommée du Kōdōkan. D’ailleurs au Judo, tout part des hanches!
Pour aller plus loin, les ashi waza devaient permettre de donner du mouvement et de maîtriser les distances et le rythme. Les koshi waza faisaient travailler la posture.
Ces 3 kyō ont été construits comme un socle, que tout pratiquant devait maîtriser. Les 4ème et 5ème kyō étaient abordés quand la maîtrise était suffisante, car les techniques étaient jugées plus dangereuses et difficiles à apprendre.
Comme dans le premier gokyō, ces techniques, de par leur nature, permettaient aussi d’appréhender les ukemi (brise-chutes) en toute sécurité, comme expliqué plus haut.

Après analyse, la logique des gokyō semble évidente. On comprend alors son intérêt pour les randori. Néanmoins, n’y a-t-il pas des raisons plus profondes qui ont influées sur la nécessité de créer ces gokyō?

Les raisons de sa création

    D’après Yves Cadot3, il y existe au moins trois raisons qui expliqueraient la création du gokyō. La première est une augmentation de la pratique des arts martiaux après la guerre sino-japonaise. Elle serait liée à la création de la Butokukai4  en 1895, la même année que le premier gokyō. Cette Association du martial et de la vertu provoque à cette époque, l’augmentation du nombre de pratiquants judoka. En réponse à cet accroissement, le Kōdōkan doit alors former, rapidement, de nouveaux enseignants compétents. Le gokyō aurait alors été un document pédagogique permettant la formation des nouveaux professeurs. Des sessions de formation seront organisées, à l’Ecole normale supérieur de Tokyo5  jusqu’en 1923, pour enseigner la théorie, kata, randori et gokyō, formant environ 500 professeurs.

Les deuxième et troisième raisons sont toutes deux liées à l’éducation. Depuis la création du judo, un bras de fer est engagé entre le ministère de l’éducation et les représentants d’arts martiaux. Il est question de l’intégration de ces arts au système d’éducation physique du Ministère afin qu’ils soient enseignés à l’école.

A l’époque de la création du gokyō, des écoles et collèges proposent déjà des arts martiaux en dehors des cours. Il est à supposer que Kanō ait créé le gokyō, afin de mettre en place une stratégie pédagogique et convaincre ainsi le ministère6.  

Dans un même temps, Kanō profite de ce bras de fer pour promouvoir les qualités du judo et notamment du randori, un nouvel exercice qui n’est pratiqué dans aucun autre art martial. Dans ce contexte, le gokyō se présente comme une base d’apprentissage proposant une méthode rapide, efficace et motivante pour les nouveaux adhérents à travers l’exercice du randori. Il offre alors la possibilité d’augmenter ses compétences en développant sa capacité à se défendre mais aussi à améliorer son attitude et ses rapports avec les autres.

Image gokyo web

Extrait de la revue Judo Kodokan, volume VII - n°2 montrant certaines techniques du gokyō
(Cliquez pour agrandir)

Un trait d'union entre Kata et Randori

    La formation des enseignants était organisée selon l’emploi du temps suivant :  2 heures de théorie par semaine, délivrée par Kano, puis enseignement des kata, randori et méthode d’enseignement confié à Yokoyama Sakujirō, Yamashita Yoshitsugu et Murakami Kunio. On peut considérer que cette « méthode d’enseignement » est le gokyō.

Si le kata est une forme codifiée des techniques pour laquelle aucune modification n’est possible, le randori est plus libre. Le gokyō se positionnerait comme lien entre ces deux méthodes d’apprentissage.
Le kata, notamment le nage-no-kata, est aussi une liste de techniques classée en 5 groupes démontrant les principes d’action du judo7 , avec un classement par famille. Il est apparemment identique à celui d’origine. On peut y voir un parallèle avec le gokyō.
 
Ce même gokyō a été créé dans le but de donner des clés pour pratiquer correctement le randori. L’intitulé du document qui annonce le gokyō de 1920 s’intitule d’ailleurs : « Révision des cinq enseignements des techniques de randori ». Ce lien entre gokyō et randori sera maintenu par les différentes interventions des fondateurs du gokyō, dans divers articles publiés dans les revues sur le judo8.

Conclusion

    Etonnamment, Jigorō Kanō n’évoque jamais le gokyō dans ses nombreux écrits et ne l’utilise pas non plus pour ses démonstrations pédagogiques. Néanmoins, le gokyō sert de base technique dans la formation des enseignants. Il a aussi été réalisé pour ne pas rebuter le débutant (en ce qui concerne les chutes) et amener une base solide dans l’apprentissage du randori.

Il n’y a pas eu d’autre révision après le second gokyō. Même si après la guerre, les priorités étaient autre, de nouvelles refontes auraient permis de l’affiner voir de l’améliorer, dans un souci d’adaptation aux évolutions contemporaines.
Dans les cours de judo moderne, ce sont les techniques d’amplitude qui sont enseignées, à l’inverse du gokyō. De plus, les professeurs préfèrent se concentrer, et ce déjà à l’époque de Kanō, sur la qualité plutôt que la quantité.
Si l’on observe les techniques les plus pratiquées en compétition, on remarque qu’un petit nombre seulement de techniques reviennent. Il s’agit là aussi de techniques d’amplitude9.  
Tout cela a contribué à faire peu à peu tomber dans l’oubli, le gokyō, qui n’est quasiment plus utilisé comme référence aujourd’hui.
 
Le gokyō se révèle pourtant être d’une grande richesse, tant comme méthode d’apprentissage technique que comme mise en situation de randori. Il permet de faire travailler tori et uke ensemble pour se diriger vers un même but : entraide et prospérité mutuelle.

Mais alors, qu’est-ce qui a remplacé le gokyō? Quel type de nomenclature est utilisé de nos jours? Existe-t-il une adaptation officieuse du gokyō? La réponse sera l’objet d’un second article.

MALGORN Stéphane C.N 4ème Dan


Bibliographie:
CADOT, Yves. Promenades en Judo. Métatext, 2015. 417p.

CADOT, Yves, « Gokyô, le livre des secrets? Partie 1/2 », in L’Esprit du Judo, Octobre-Novembre 2017, n°70, pp. 56-58.

CADOT, Yves, « Gokyô, le livre des secrets? Partie 2/2 », in L’Esprit du Judo, Décembre-Janvier 2018, n°71, pp. 56-58.

HABERSETZER, Gabrielle et Robert, Nouvelle Encyclopédie des Arts Martiaux de l’Extrême-Orient, Amphora, 2004. 883p.

« Initiation au Judo », in Judo, VII (n°1), Kodokan, Janvier 1956. 30p.

MAZAC Michel, Jigoro Kano, Père du Judo, Budo Editions, 2006, 315p.

Site internet
Kôdôkan:http://kodokanjudoinstitute.org/en/waza/list/ (consulté en Février 2019)

Notes

1. Le tora no maki est le symbole utilisé pour illustrer la page couverture du livre sur les écrits de maître Gishin Funakoshi (créateur du Karaté Shotokan) Karaté-Do Kyohan publié en 1935. Sa traduction signifie littéralement « rouleau du tigre » (虎の巻) mais peut être compris comme « livre des secrets ». En effet, les japonais n’écrivaient pas sur des livres reliés comme en occident mais sur des rouleaux de papier. Ce sceau était apposé sur le(s) dit rouleaux lui conférant le statut de référence. Dans le langage courant, il représente également les textes de références d’un art martial, ainsi que les secrets de cette même discipline. Le tigre a été peint par Hoan Kosugi, ami et étudiant de Gishin Funakoshi artiste japonais.

2. Yūko no katsudō: « activité efficace ». Revue littéraire crée en janvier 1919 par Jigorō Kanō en remplacement de la revue Judo et sera supprimé en 1922.

3. 6ème dan, Docteur en Etudes japonaise. Maitre de conférence à l’université de Toulouse, auteur d’une thèse sur Jigorō Kanō.

4. De son  nom entier: Dai Nihon Butokukai (Association du martial et de la vertu) ewst une association fondée en 1895 à Kyōtō dont le but est de promouvoir les budō. Elle sera dissoute en 1946.

5. Kanō y est le directeur.

6. Le judo sera intégré à l’école en juillet 1911.

7. Kusushi (déséquilibre), tsukuri (construction), kake (placement).

8. Notamment dans la chronique « techniques pour le randori » de la  revue Yūko no katsudō  ou dans la revue Judo dans la chronique Gokyo no kaisetsu (explication du gokyō).

9. De 1997 à 2007, uchi mata été la technique qui faisait le plus gagner (403 victoires), devant seoi nage (390) et o uchi gari (202). Trois techniques d’amplitude. Hiza guruma (1ère technique du gokyō de 1895 et seconde de celui de 1920 se retrouvait dernière (4 fois seulement elle a fait gagner le combat). Source: CHARLOT E., OLIVIER R., « La meilleur technique du monde…», in L’Esprit du Judo, Juin-Juillet-Août 2007, n°9, pp. 28.

Date de dernière mise à jour : 18/09/2019